Source : Barreau du Québec

 

DIFFUSION IMMÉDIATE

14 février 2006

  

Modifications à la Loi sur la protection de la jeunesse
Vers une génération d'orphelins ?

Québec, le 14 février 2006 - C'est aujourd'hui que la bâtonnière du Québec, Me Madeleine Lemieux, le président du Comité aviseur en droit de la jeunesse, Me Patrice Hurtubise, et Me Mario J. Proulx, membre de ce même comité, présentent en commission parlementaire la position du Barreau du Québec sur le projet de loi 125 modifiant la Loi sur la protection de la jeunesse. Me Lemieux a d'emblée affirmé : « Le Barreau partage pleinement les objectifs poursuivis par le projet de loi car la situation est critique, mais le Barreau exprime de vives préoccupations puisque les principales mesures ne les atteignent malheureusement pas. Il en ressort que l'enfant et sa famille seront trop facilement mis en opposition. Surtout, il créera des automatismes dangereux pouvant engendrer une génération d'orphelins. »

Me Hurtubise a, pour sa part, ajouté : « S'il est adopté, ce projet de loi sera de nature à compromettre le respect de la règle de droit en enlevant tout pouvoir réel au tribunal et en menaçant son rôle de libre arbitre. Il établit des règles universelles pour régler les exceptions et accorde, dans les faits, un pouvoir discrétionnaire sans précédent au Directeur de la protection de la jeunesse (DPJ), sans mesure d'évaluation neutre pour le meilleur intérêt de l'enfant.

Me Proulx a quant à lui salué l'initiative concernant le recours aux approches consensuelles afin de permettre la participation de l'enfant et des autres membres de la famille à la recherche de solutions. Il a cependant souligné : « Il faut s'assurer que le processus rencontre les exigences d'impartialité et de neutralité, particulièrement en évitant de donner simultanément au DPJ les rôles de partie, de juge et de médiateur. Il y aurait également lieu de s'interroger sur le double mandat du DPJ à savoir, d'une part, favoriser le maintien de l'enfant dans son milieu naturel et, d'autre part, faciliter son adoption. »

Solution draconienne au problème créé par le manque de ressources à la DPJ ?

Le premier danger est l'intégration dans la loi d'une grille de périodes fixes de placement des enfants, qui obligeraient le tribunal à décider, au terme de ces périodes, de mesures automatiques et radicales à long terme comme l'adoption ou la mise sous tutelle.

Peut-on gérer, par un simple calcul, les problèmes sociaux et économiques des familles ? Surtout que les services d'aide aux familles sont déficients et qu'il y a de longues listes d'attente, tant du côté de la DPJ que des CLSC ? Or, le projet de loi cristallise l'incapacité du DPJ d'aider les familles, tout en imposant aux parents un délai pour corriger leurs difficultés ou déficiences. Peut-on systématiser le comportement humain à ce point sans créer une situation d'injustice pour tous ces jeunes qui auront été retirés de leurs familles sans que celles-ci n'aient été véritablement aidées ?

Le Barreau souscrit au principe suivant du projet de loi: « Lorsque, dans l'intérêt de l'enfant, le retour dans son milieu familial n'est pas possible, la décision doit tendre à lui assurer, à plus long terme, la continuité des soins et la stabilité des liens et des conditions de vie appropriées à ses besoins et à son âge. »

Mais la grande majorité des situations n'impliquent pas de gestes répréhensibles des parents. Elles impliquent surtout des familles avec de sérieuses difficultés économiques, ayant besoin d'aide et non d'être davantage accablées en leur retirant leurs enfants.

À chaque enfant correspond une solution – la meilleure – SA solution. Pour éviter les automatismes dangereux, le Barreau recommande de laisser au juge le soin d'évaluer la situation particulière de chaque enfant et de sa famille.

Zéro ballottement… le but de la « déjudiciarisation » ?

On associe faussement les ballottements d'enfants aux décisions judiciaires à la suite desquelles la réintégration familiale échoue. Dans les faits, la vaste majorité des ballottements sont plutôt dus aux changements de familles d'accueil, centres d'accueil, foyers de groupes et d'intervenants sociaux, entièrement décidés par le DPJ. Ils ne sont soumis à aucune mesure de contrôle ou de révision par les tribunaux.

Le projet de loi ne règle aucunement les ballottements et accorde encore plus de latitude au DPJ. Le Barreau suggère donc que les décisions du DPJ concluant à un déplacement soient soumises à un arbitre neutre, soit le tribunal.

Non-respect de la vie privée… est-il nécessaire d'aller si loin ?

Le projet de loi permettrait au DPJ d'obtenir, sans autorisation judiciaire et sans être limité aux motifs d'intervention, des renseignements médicaux ou autres contenus au dossier de l'enfant, de l'un de ses parents, d'un membre de la famille ou d'une personne mise en cause par le signalement d'une situation qui pourrait compromettre la sécurité ou le développement de l'enfant. Cela aurait un effet démotivant chez les personnes nécessitant des soins ou désireuses d'en obtenir, en plus de décourager celles qui voudraient signaler un enfant en danger.

Le Barreau considère qu'il s'agit d'une atteinte déraisonnable au droit à la vie privée, qu'il faut rechercher l'équilibre entre les droits en cause, qu'il y a lieu de conserver l'autorisation judiciaire pour toute autre personne que l'enfant et d'en accélérer l'obtention.

Clientèles délaissées, solutions improvisées ?

Certaines modifications ont pour effet d'abandonner les adolescents et leurs familles. De plus, elles risquent de criminaliser la conduite de certains jeunes, donc d'hypothéquer leur avenir sans régler la situation. C'est que la nouvelle définition de troubles de comportement sérieux fait en sorte que l'adolescent et sa famille ne pourront recevoir de soutien que si, de façon continue et grave, l'adolescent se comporte de manière à constituer un danger pour lui (ou pour autrui, s'il a moins de 12 ans).

Un parent aux prises avec un adolescent agressif devra donc faire appel aux policiers et porter plainte contre ce dernier. S'agit-il de protection d'un adolescent en difficulté ?

Avec la combinaison des délais maximums d'hébergement pour les tout-petits et des dispositions concernant les troubles de comportement sérieux des adolescents, le Barreau constate que les clientèles visées par les deux extrémités du spectre font l'objet de mesures législatives limitant l'accès aux services de la DPJ.

Contingences budgétaires ou solutions durables ?

Et Me Hurtubise, de conclure : « Malheureusement, plusieurs dispositions du projet de loi semblent davantage répondre à des contingences budgétaires qu'à une volonté ferme de proposer des solutions durables pour protéger et aider les enfants, les adolescents et leurs familles ».

Le Barreau du Québec

La mission première du Barreau du Québec est la protection du public par le contrôle préventif et curatif de l'exercice de la profession d'avocat. Sa mission comporte également une dimension sociétale, à savoir la défense de la règle de droit et des valeurs démocratiques sur lesquelles se fonde notre société, notamment pour atteindre l'équilibre entre les pouvoirs de l'État et ceux des citoyens.

Depuis 30 ans, le Barreau du Québec a démontré son intérêt pour le droit de la jeunesse en produisant plus de dix mémoires sur cette question.

Renseignements :

Mme Sylvie Berthiaume
Coordonnatrice des communications
1 800 361-8495, poste 3124

 

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